L'égalité des langues officielles au Canada : un nouveau leadership s'impose

Linda Cardinal Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques Université d'Ottawa
     Dans la controverse qui vient d'éclater au sujet de l'absence de français dans la cérémonie officielle d'ouverture des Jeux d'hiver à Vancouver, le Globe and Mail, dans son éditorial du 16 février 2010, a reconnu qu'il était une erreur de ne pas avoir mieux pris en compte la réalité francophone et québécoise dans cette grande célébration de l'identité canadienne. Dans La Presse, André Pratte a qualifié l'événement de cérémonie de fermeture. La classe politique, incluant le ministre de Patrimoine canadien et des Langues officielles, James Moore, s'est dit déçu de la situation mais continue de croire que ce sont les jeux olympiques d'hiver les plus bilingues de l'histoire. D'autres, plus réalistes, ont aussi exprimé leur indignation comme le chef du Parti libéral du Canada, Micheal Ignatieff ou celui du Bloc Québécois, Gilles Duceppe. Certains souverainistes comme Jean-François Lisée, y ont vu une confirmation de ce qui attend les francophones hors Québec et la Loi sur les langues officielles, soit une remise en question fondamentale de leur pertinence dans le cadre canadien.
     Ce qui étonne dans ces différents positionnements, et Pratte aura beau fouetter les souverainistes, ce sont surtout le peu de commentaires de la part des fédéralistes du Québec comme du reste du Canada ainsi que le silence du gouvernement du Canada en ce qui a trait à son engagement envers les langues officielles. Je ne parle pas ici uniquement de la Feuille de route du gouvernement canadien dans le domaine des langues officielles mais d'un engagement solennel de la part de ses plus hauts dirigeants.
     Les Libéraux
     En effet, à l'exception de l'ex-ministre Benoît Pelletier, dont l'engagement envers l'épanouissement de la langue française à l'intérieur comme à l'extérieur du Québec ne fait aucun doute, on se demande bien à quelle enseigne logent présentement les Libéraux dans le débat canadien sur les langues officielles au Canada. Le gouvernement du Québec a des responsabilités historiques envers le français, et ce au-delà de ses frontières. Certes, hors Québec, il assure une présence grâce à la politique du Québec d'aide à la francophonie canadienne. Il participe aussi à la conférence interministérielle sur la francophonie canadienne. Toutefois il doit déployer un leadership constant dans le dossier linguistique afin de s'assurer que les francophones de partout au pays puissent participer à son projet d'une société francophone en Amérique du nord. Il ne doit jamais baisser les bras.
     Le gouvernement canadien
     À Ottawa, si nous reconnaissons d'emblée que le Premier ministre Stephen Harper a fait des efforts personnels importants pour apprendre le français et qu'il n'hésite pas à le parler, qu'attend le gouvernement fédéral d'une part, pour insuffler le dynamisme nécessaire à la politique des langues officielles et, d'autre part, afin d'inverser le cynisme à son égard? Il n'est pas question ici de demander plus de financement ni de rendre la loi plus contraignante mais bien de respecter l'égalité du français et de l'anglais dans le cadre d'événements comme les jeux d'hiver. Le gouvernement canadien a manqué à sa responsabilité en accordant une grande flexibilité d'interprétation de sa clause sur les langues officielles dans son entente avec la Colombie-Britannique. Le nationalisme canadien-anglais qu'a épousé le gouvernement n'est pas monolithique. Il doit pouvoir aménager une place au français dans sa conception du Canada, non pas pour mieux le dominer mais par respect pour sa réalité.
     Le besoin de volonté politique
     Le récent épisode à Vancouver montre aussi que ceux qui croient que les Chartes et les droits suffisent pour garantir l'épanouissement des langues officielles  et aménager le « vivre ensemble » se trompent. Sans volonté politique, le régime des langues officielles au Canada ressemblerait encore plus à un habit de pauvre qu'aujourd'hui. Sans engagement de la part des plus hauts dirigeants de ce pays, tant au plan fédéral que dans les provinces, il n'y aurait aucune intégration réelle de la langue française dans les appareils gouvernementaux. Or, l'absence de français à la cérémonie d'ouverture des jeux d'hiver à Vancouver témoigne d'un manque de courage politique. Pourtant, il faut se rappeler le zèle du gouvernement canadien lorsque vient le temps d'imposer l'anglais au Québec. Pensons au Sommet de la francophonie à Québec en 2008 où l'on a eu droit, à un périmètre de sécurité garantie par une majorité d'agents unilingues anglophones. Pensons aussi, au temps des Libéraux, au branle-bas de combat entre Ottawa et Québec pour que les jeux de la francophonie ne soient pas soumis à la Loi sur les langues officielles.  Et dire qu'à Ottawa, l'on aimerait une plus grande présence de fonctionnaires fédéraux anglophones au Québec, comme si le fait de ne pas vraiment travailler en français dans la fonction publique fédérale ne suffisait pas.
     Après 40 ans de régime linguistique, afin d'éviter d'autres situations comme à Vancouver, il faudrait que l'on fasse mieux la lumière sur les résistances à l'égard du français au sein de la majorité canadienne anglophone et que l'on mette en place les mesures qui s'imposent afin de lui donner la possibilité d'apprécier l'autre langue officielle, le français. Parmi les mesures existantes, le gouvernement canadien doit poursuivre son engagement à l'égard de l'immersion française y compris en milieu universitaire et collégial. Parmi les innovations à entreprendre, il devrait notamment encourager l'immersion française en milieu de travail tant au sein des secteurs privé que public. Il existe des groupes comme Canadien Parents for French qui ne demandent qu'à être davantage mobilisés en vue d'accroître l'utilisation du français. Le gouvernement canadien doit montrer à ces parents que leurs enfants n'ont pas appris le français inutilement. Ces mesures sont de types utilitaires et elles ne doivent pas porter préjudice au fait que la langue française a aussi une dimension communautaire. Par contre, la prise en compte de ces deux dimensions ne peut que favoriser les rapprochements entre les différents groupes. Il faut donc que le gouvernement du Canada trouve le courage d'affirmer haut et fort qu'il respecte l'égalité du français et de l'anglais au sein de la fédération y compris dans les terres du Parti conservateur.



Commentaires
Commentaire 1
Bravo ! I couldn't agree more.
Commentaire 2
Bravo Linda. Tu peux lire quelques rubriques que j'ai écrit à ce sujet à http://www.lescalepins.com/.
Commentaire 3
Autre mesure à envisager : la nécessité pour les finissants universitaires canadiens de connaître les deux langues officielles. 
Commentaire 4
Bravo ! Si le gouvernement s'affirme et maintient l'égalité alors le peuple canadien (francophone et anglophone) suivra l'exemple. Suite au dossier des cérémonies d'ouverture, il ne faut pas lâcher et faire continuer de faire pression.  Et cette fois, ne pas écouter les mots doux.  Il semble que nous francophones on se fait souvent avoir avec des belles promesses. Commentaire 5
Félicitations Linda.  Je copie ton message à mes collègues de Dialogue Canada.
Commentaire 6
Tout ce brouhaha et cette indignation au sujet du français à la cérémonie d'ouverture sont un peu ridicules. Tout d'abord, ce n'est pas « l'absence du français » comme l'écrit Linda. Les passages importants des discours de l'ouverture étaient dans les deux langues. De plus, on pouvait entendre un excellent chanteur québécois. Fallait-il 50 % de tout dans les deux langues pour justifier l'égalité des deux langues officielles au Canada ?? Soyons réalistes. Dans l'option de la solution personnelle du bilinguisme au Canada, les deux langues ne sont pas égales. Dans la solution personnelle, la langue minoritaire est toujours inférieure et risque l'assimilation à la langue majoritaire. Ce n'est pas un secret pour personne que le nombre de canadiens parlant français (en dehors du Québec) diminue constamment. Le Québec avait bien compris les problèmes de l'option personnelle quand en 1976, allant directement à l'encontre de la loi fédérale sur les langues officielles en adoptant pour le Québec la solution territoriale  « Le français est la langue officielle du Québec ». Au Québec, le français et l'anglais ne sont pas non  plus  sur un pied d'égalité. Linda a beaucoup d'espoir dans les écoles d'immersion ! De nombreuses enquêtes ont démontré que parmi les élèves ayant complété leurs études en école d'immersion on ne trouve qu'une petite minorité d'élèves qui après quelques années parlent encore le français. Cela est tout à fait normal. Il y a deux conditions essentielles pour l'apprentissage d'une langue, que ce soit la langue maternelle ou une langue seconde: la motivation et l'opportunité de parler cette langue. Cette opportunité est à peu près inexistante en dehors du Québec. Pour les jeunes ayant terminé leurs études, une des  conditions essentielles pour le maintien de la langue est  la langue du travail. Pour donner l'exemple de la Colombie-Britannique, les langues du travail les plus importantes sont l'anglais, le chinois, le pendjab et le coréen. Au sujet de l'importance de la  langue du travail, on pourrait ici citer cette ancienne maxime: « Une langue parlée après 5 heures de l'après-midi est déjà une langue morte ». En parlant des « parents for French »,  Linda, vous seriez certainement intéressée de savoir que beaucoup de ces parents n'envoient pas  leurs enfants dans les écoles d'immersion ayant comme motivation le bilinguisme officiel du Canada ou la langue française, mais parce qu'ils croient que la qualité de l'éducation est supérieure dans les écoles privées, ce qui est le cas de nombreuses classes d'immersion.


 




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